SOBEL M., Take me to the river

Take me to the river1

Sobel M., Take me to the river, États-Unis, 2015

« Ils ne peuvent t’affronter que si tu leur donnes à voir quelque chose à affronter »1. Il me semble que cette phrase résume à la fois la problématique et l’ambigüité du film Take me to the river, qui s’étire sur deux jours dans la chaleur et le silence du Nebraska, au sein d’une famille tiraillée entre tabous culturels et sombres secrets.

Ryder est un jeune adolescent californien qui se rend avec ses parents dans le Nebraska, pour assister à une réunion familiale. Devant le barbecue traditionnel, il attire des regards tantôt interrogateurs, tantôt moqueurs : son short rouge est bien court, ses lunettes de soleil fluo. Ryder n’est clairement pas du monde de la campagne. Et si sa mère lui a interdit de révéler son homosexualité à la famille typiquement américaine, il se cache derrière ce rôle de citadin. Toutefois, les jeunes cousines de l’adolescent l’adoptent rapidement, et Ryder accepte d’accompagner Molly, âgée de 9 ans, jouer dans la grange. La scène se finit alors que la jeune fille insiste pour monter sur les épaules de son cousin. Lorsqu’elle en revient, en courant et en criant, la culotte trempée de sang, la famille, désormais communauté soudée, suppose l’inimaginable. Ryder, pour se défendre, songe encore à annoncer son homosexualité, ce à quoi sa mère répond que ce serait un problème de plus pour « des gens comme cela ». Cette dernière, en tant que médecin, demande si Molly a déjà eu ses règles, mais sa question est immédiatement rejetée : les règles précoces n’existent pas selon sa famille, et les règles ne se discutent pas publiquement. L’étau se resserre alors sur Ryder, et le procès, est mené par l’oncle de Ryder, le père de Molly, en patriarche aguerri. L’adolescent est alors littéralement exclu de la réunion et doit se réfugier dans une autre propriété de la famille : une grande abandonnée.

La seconde partie du film se concentre le lendemain de l’incident, et c’est un long périple qui attend Ryder, invité par sa cousine, la sœur de Molly, chez son oncle Keith, violent et autoritaire. Il s’ensuit une sorte d’initiation à la virilité – Keith lui apprend à serrer énergiquement la main et à manier un fusil-, suivie d’une promenade entre Molly, complètement remise de la veille, et Ryder. Les banales scènes entre cousin-e-s sont accompagnées d’un grand malaise, car la jeune enfant se comporte comme une femme adulte. Il lui suffirait de quelques années de plus pour ne plus douter de sa posture de séduction.

Le film est fascinant, tout s’étire dans une atmosphère pesante de chaleur et de tension, et cela est appuyé par l’absence presque totale de musique. C’est un huis clos d’autant plus surprenant que tout laisse penser que Ryder en est le sujet, et avec lui la question identitaire qu’il présente et porte à bout de bras. Au fur est à mesure de ce périple à la fois languissant et menaçant, la question de la confrontation entre des mondes opposés, campagne et ville, homosexualité et hétéronormativité, pouvoir des hommes et résilience des femmes, est écartée tout en demeurant le contexte d’une vengeance dans laquelle Ryder et Molly ne sont que des pions. Ils se retrouvent, chacun-e, avec leur question identitaire et leurs violences subies, au cœur d’un passé familial qui ressurgit.

Matt Sobel, dans ce premier long-métrage, invite à réfléchir la question du silence, celui-là même qu’il nous impose dans sa mise en scène, de la violence, sexuelle, sociale et familiale. Les histoires de chacun et chacune se confondent, et on en vient à douter de qui est victime, et qui est agresseur. « Ils ne peuvent t’affronter que si tu leur donnes à voir quelque chose à affronter ». Cette phrase annonciatrice de la mère de Ryder est essentielle, car souvent, comme le suppose son fils, la parole n’est pas offensive.

1 Trad. : « They can’t fight you unless you show them something to fight againts ».

Ophélie

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