Modern Family ou la représentation à tout prix ?

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Modern Family ou la représentation à tout prix ?

Le combat juste n’est pas de valider uniquement des œuvres queer, mais de porter un regard queer sur tout œuvre pour faire progresser nos idées.

J’ai vu dans les fêtes de fin d’année l’occasion de proposer la critique cinématographique sous un autre format. Pour début 2017, j’ai décidé de m’attaquer à une série. Une série que, je dois l’admettre, je suis de manière assidue depuis presque sept ans. Une série qui, parce qu’elle met en avant trois caractéristiques de couple très peu représentées à la télévision américaine – à savoir la binationalité, l’homosexualité, et un sacré écart d’âge – m’a interpelée. Une série qui, parce qu’elle s’annonce moderne dès son titre, m’a invitée à la méfiance. Et pourtant, je suis une fidèle spectatrice. Peut-on vraiment dire de Modern Family qu’elle est une série moderne ?

Modern Family est un série télévisée américaine, diffusée depuis septembre 2009. Elle présente le quotidien d’une famille californienne composée de trois foyers : le foyer Delgado-Pritchett, le foyer Dunphy, et le foyer Pritchett-Tucker. Pour mieux comprendre les liens qui les unissent, il faut partir du patriarche, Jay Pritchett, remarié à une femme de nationalité colombienne bien plus jeune que lui : Gloria Delgado. Jay a eu deux enfants de sa première union, devenu-e-s adultes : Claire, mariée à Phil Dunphy, avec qui elle eu trois enfants, et Mitchell, qui partage sa vie avec Cameron Tucker. Ensemble ils adoptent une petite fille au début de la série.

La série a le mérite de représenter un grand panel de personnages et de liens entre eux : un couple binational, un couple homosexuel, une famille recomposée, deux personnages en surpoids, une personne âgée, une fille douée en science et un garçon passionné par la littérature, une enfant adoptée, etc. Pourtant, tout ce qui fonde l’identité de chacun et de chacune, offrant une assez large diversité pour une série, est traité soit comme un problème, soit comme un ressort comique. Loin de moi l’idée de regretter que la série ne problématise pas autour de cette diversité, ce n’est pas son but, mais je me demande dans quelle mesure les scénaristes n’ont pas simplement créé des personnages pour que leur singularité soit leur identité télévisuelle. Autrement dit, si un personnage est homosexuel, son principal trait de caractère sera d’être homosexuel. Si les situations sont parfois inventives, bien que demeurant dans le cadre traditionnel de la famille, les réactions des personnages reposent bien souvent sur les clichés liés à leur identité de genre, leur sexualité, leur nationalité. Des associations stéréotypées sont ainsi opérées entre identité et personnalité. Ainsi, la femme colombienne, Gloria, est forcément sexy, elle manie également les armes, et s’est sans doute mariée à un homme blanc plus âgé pour l’argent et le confort que son pays d’origine ne pouvait lui offrir. La jeune fille studieuse, Alex, n’est intéressée ni par l’amour ni par la mode ; a contrario sa sœur, Haley, fêtarde invétérée, donc mauvaise élève, aime bien trop le sexe d’après ses parents. De ce fait, le goût de la connaissance et la sexualité épanouie sont considérés comme des défauts. Du reste, le jeune garçon cultivé et intellectuel, Manny, est souvent rappelé à la dure loi du marché de l’amour qui impose la virilité aux hommes. Les autres personnages lui conseillent souvent de « laisser tomber ses manières » pour avoir du succès auprès des filles. Même Cameron et Mitchell se révèlent être gardiens de l’hétéronormativité, en se joignant à cette injonction.

Modern Family est une série incontestablement binaire, à tel point qu’elle en vient à faire des associations pour le moins déconcertantes. Il en va ainsi de la représentation de l’homosexualité, invariablement présentée comme essentiellement féminine. Mitchell et Cameron se voient sans cesse tournés en dérision dans des scènes qui les dessinent comme des divas hypersensibles. Les hommes et les femmes sont très souvent séparé-e-s dans leurs activités familiales, et il s’agit d’un ressort comique régulier que de montrer à quel point les homosexuels sont inadaptés aux activités des vrais hommes. Loin d’en faire une critique de la virilité imposée aux hommes, et de la dévaluation de la féminité, les scénaristes avalisent complètement cette vision patriarcale de la masculinité.

Les femmes ne sont pas épargnées non plus. Au début de la série, les deux femmes adultes sont inactives – à noter que Cameron, en bon homosexuel télévisuel, a également pour seule activité l’entretien du foyer. Claire finira par reprendre le travail dans la saison 2, succédant par la suite à son père, Jay, à la tête de l’entreprise. Néanmoins, tout ce qui constitue de réelles qualités professionnelles lui est sans cesse reproché dans sa vie privée : Claire est organisée, efficace et exigeante envers elle-même. Cela est accepté pour une cheffe d’entreprise, mais difficilement toléré pour une épouse et mère. Quant à Gloria, définie presque uniquement par ses formes avantageuses, et ses origines un peu moins avantageuses, elle est soumise à la double contradiction des femmes séduisantes : c’est tout ce qu’on attend d’elle, mais on lui reproche souvent de n’être qu’un beau corps. De plus, on se moque constamment de sa voix criarde, car il est bien dommage qu’une femme magnifique ait de la voix et se fasse entendre facilement.

Enfin, au travers des enfants, et l’éducation que chacun des foyers leur donne, l’inévitable destin genré est distribué : les fille doivent se contenter d’être de douces princesses attendant d’être courtisées, et les garçons doivent être de joyeux sportifs. Seul Jay le patriarche reste épargné. Certes, il est présenté comme un personnage grognon et solitaire, mais il demeure un vrai homme qui connaît le succès dans sa carrière, dans sa vie privée, et sa vie sexuelle. En tant qu’homme blanc, bourgeois, hétérosexuel, il n’est jamais soumis à des questions identitaires.

Modern Family est-elle une famille moderne, voire une série moderne ? Force est de constater que ce que la série tente de représenter en matière de couple n’est pas nouveau. Les représentations ne sont pas modernes non plus, car bien souvent inexactes, stéréotypées, voire offensantes. Pourtant, représenter une telle diversité de personnages pourrait presque apparaître moderne. Je repense à la télé de mon enfance, qui ne présentait pas ou peu, de tels personnages. De plus, il s’agissait souvent de personnages isolés ou rejetés. Le fait de les présenter au sein d’une famille – et je reconnais pourtant la famille comme étant une institution historiquement patriarcale – est une nouvelle étape. Mettre en scène une famille fonctionnelle, avec des problèmes familiaux banals, et constituée de personnes si différentes les unes des autres, est une avancée. La manière de les représenter, en revanche, n’est clairement pas d’avant-garde, sans pour autant être réactionnaire. Le véritable problème de la série est que cette diversité mal représentée constitue sa particularité et son fonds de commerce. Ce n’est pas tant la création des personnages que leur traitement que je mets ici en cause.

Mais, davantage que la critique de la série en elle-même, j’ai le sentiment que Modern Family interroge ma qualité de spectatrice. Regarder, suivre, apprécier même, valident-ils ces représentations ? Le regard soumet-il à l’œuvre ou bien offre-t-il un réel pouvoir ? L’œuvre est-elle soumise à la critique ou bien n’appartient-elle qu’à ses auteur-e-s ? Il me semble que ce sont des questions fondamentales, auxquelles je ne peux apporter que des réponses partielles, car chacun-e d’entre nous est un spectateur ou une spectatrice différent-e. En réalité, on pourrait se demander pourquoi regarder Modern Family, qui se vante de multiplier des représentations rares, quand des représentations justes et non-stéréotypées se développent dans d’autres séries de qualité. Je pense notamment à l’apparition de personnages transgenres très bien construits et respectés dans les séries Sense 8 et Orange is the New Black ; ces apparitions étant d’autant plus appréciables que les personnages sont interprétés par des personnes transgenres elles-mêmes. J’ai également noté récemment deux très bonnes scènes d’amour à trois, qui permettent de questionner la bisexualité d’un personnage masculin, dans les séries House of Cards et The Magicians. Ces scènes sont neutres, voire apolitiques, ce qui les rend précisément puissamment politiques au sein de l’industrie télévisuelle. L’excellente série Masters of Sex fonde tous ses enjeux sur la naissance du féminisme, la nécessité pour les femmes de connaître leur corps et d’en jouir en parfaite égalité avec les hommes.

C’est important pour moi de continuer à regarder Modern Family, car il s’y trouve des situations comiques qui ne sont pas discriminantes. Lorsqu’une situation comique s’avère discriminante, je préfère garder mon esprit critique et rire de la série. C’est important pour moi de continuer à regarder Modern Family car la série répond à mes exigences premières de spectatrice à savoir la qualité du scénario, des dialogues, de la mise en scène et la construction des personnages (autre qu’identitaire). Et, bien qu’elle ne réponde pas à mes attentes de spectatrice queer et sélective, il est des moments où j’abandonne la sélection pour ne pas éteindre définitivement ma télé. C’est important pour moi de continuer à regarder Modern Family car c’est pas mal de prendre des nouvelles d’Hétéroland.

Ophélie

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