EGGERS R., The Witch

The Witch1

EGGERS R., The WitchÉtats-Unis, Canada, 2016.

The Witch est un film d’épouvante qui fait sensation depuis l’année dernière. Et pour cause. Huis-clos étouffant qui met en exergue les rapports de sexe et de genre dans la plus petite forme de société qui soit, la cellule familiale. Il bouleverse et innove radicalement le sens de la frayeur cinématographique en créant l’horreur ontologique. Dans une Nouvelle-Angleterre du 17ème siècle parfaitement reconstituée, une famille puritaine est expulsée de la plantation dans laquelle elle s’était installée en arrivant dans le Nouveau Monde. Dès lors isolés, les parents et leur cinq enfants doivent reconstruire une ferme et rapidement cultiver leurs champs s’ils ne veulent pas mourir de froid et de faim face à l’hiver qui s’annonce rude. Peu après leur arrivée, Thomasin, la jeune protagoniste en âge de devenir femme, doit s’occuper du nouveau-né, Samuel. Lorsque ce dernier disparaît au cours d’un jeu anodin, les causes rationnelles (le loup, un renard) font place à la crainte archaïque d’une figure bien connue : la sorcière. Pourtant, toutes et tous gardent en souvenir que c’est bien Thomasin qui était présente lors de la curieuse disparition.

En ce sens, la question centrale est celle de l’identité de la sorcière. Est-elle celle qui rôde silencieusement près de la maison, menaçant la quiétude familiale si fragile, ou bien celle qu’on imagine d’ores et déjà entrée chez soi, avec qui l’on partage paisiblement le pain et le lit ? Pire encore, se peut-il que nous soyons, malgré ferveur et dévotion, non pas ensorcelées, mais vouées, prédestinées, à nous révéler maléfiques ? Avec une véritable critique de la construction des femmes comme créatures démoniaques, le réalisateur abandonne la peur de l’obscurité pour celle de l’obscurantisme.

Alors que le mal semble s’insinuer sournoisement en la maison, le parallèle entre l’hérésie de la sorcière et la folie chrétienne s’accentue. Père et mère, possédé-e-s par cette force invisible qu’on appelle religion, en viennent à commettre tous les crimes dont on soupçonne la présumée sorcière. Quelle est cette folie qui donne le droit, au nom d’un être surpuissant, de renier ses enfants, de voler, de mentir, de contrôler autrui, voire de tuer ? Les dévots de The Witch la nomment apostasie, diablerie, sorcellerie. Les sorcières, présumées coupables, la nomment chrétienté. Le discours ouvertement féministe du réalisateur ouvre la voie à une analyse politique derrière l’horreur religieuse.

C’est là toute l’intelligence de ce film qui, en abandonnant peu à peu le monstre des bois, dénoue un lien familial. L’horreur ne naît pas des habituels sursauts et images impressionnantes. Elle est issue d’une lutte intérieure, invisible. Chacun et chacune des personnages souffre de son rôle, que la religion affirme naturel. Plus ils et elles s’y consacrent, plus l’échec est synonyme de damnation. La menace extérieure, construite et fantasmée par leur piété, devient la cause de tous leurs maux. Le père, représentant de Dieu au sein de la maison, initiateur des prières, est incapable de protéger et nourrir sa famille. La mère, censée être douce et nourricière, se révèle haineuse, et demeure hantée par la culpabilité d’avoir perdu son nourrisson non baptisé. Il leur devient impossible d’assumer leur responsabilité dans un tel insuccès. Dès lors, leurs croyances irrationnelles deviennent le seul moyen de repousser les procès que les personnages s’intentent à eulles-mêmes. En tant que gardien et gardienne de l’ordre établi, père et mère en sont prisonnier-ère-s et ne peuvent pas être pris-e-s en faute. Il est nécessaire de trouver un responsable. Thomasin devient ainsi la cible de ses parents, de ses frères et sœurs. Les croyances puritaines deviennent la source de son oppression et marginalisation.

Thomasin, qui, jusque dans son nom porte le péché (sin en anglais), est très rapidement la figure centrale de ce drame religieux familial. Présentée comme une jeune fille douce, aînée de la fratrie, elle a une foi bien moins solide que le reste de ses proches. Elle est la seule à regretter la plantation, et donc la première à mettre en doute les décisions paternelles. Son plus grand péché est révélé dès le début de l’histoire : Thomasin est en train de devenir une femme. C’est sous le regard coupable de son frère qu’on découvre ses formes naissantes. Dès lors, elle n’a plus que deux rôles possibles au sein du foyer : être un ersatz de mère qui prend soin des enfants, lave les vêtements du père, s’occupe des travaux ménagers ; ou bien être mariée à une autre famille comme monnaie d’échange. C’est en refusant ce second statut que Thomasin s’oppose pour la première fois à son destin de femme. Pour sa famille, à l’exception de son frère, tout en elle, malgré elle, est marque de culpabilité. Comment supposer que l’environnement est hostile alors qu’il peut être tout simplement diabolique ? Pourquoi imaginer que l’on puisse être souffrant plutôt qu’ensorcelé ? Pourquoi lutter contre une sorcière des bois lorsque se trouve sous notre toit une coupable toute désignée ? Le seul salut de la jeune fille n’est plus de faire appel à la raison ou aux bons sentiments de ceulles qui l’accusent à tort, mais bien de désigner un autre diable. C’est ainsi que Thomasin fait un pas vers la sorcellerie : elle dénonce ses frères et sœurs qui lui affirment communiquer avec le bouc noir de la ferme, Black Phillip. C’est le paradoxe dans lequel elle se retrouve piégée : pour se voir innocentée, il lui faut accepter l’existence du diable, et embrasser la folie religieuse de ses parents. Pour s’extraire des rouages religieux et patriarcaux, il lui faut imaginer un contre-modèle. Le cauchemar n’est plus celui de la possible existence du Diable, mais bien de la punition de Dieu pour avoir désobéi. Si Thomasin s’éloigne de Dieu, ce n’est pas en commettant le péché originel, mais en étant soupçonnée injustement de le porter en elle par nature. Ce n’est donc pas elle, jeune femme au bord du précipice de la sexualité, qui choisit le péché, c’est sa famille entière, animée par une norme oppressive, qui la conduit vers l’impiété. Ce qui est traité n’est pas la sexualité des femmes comme péché essentiel, mais bien la peur des hommes de voir basculer l’ordre établi par un pouvoir des femmes jusqu’ici occulté. Ainsi, afin de lutter contre ses contradictions, entre dévotion et émancipation, la figure de la sorcière est salvatrice : elle incarne ici le Mal irréprochable.

En utilisant le fanatisme religieux pour dénoncer le culte du patriarcat, Eggers présente une figure de la sorcière comme femme libérée d’une société oppressive. Pactiser avec le diable apparait ici comme une entrée contractuelle, consensuelle, dans une société de femmes émancipées. Ainsi, soupçonner le diable, c’est se soumettre à Dieu. Désirer le diable, c’est y échapper. Je ne sais pas si le Diable vole leur âme aux femmes. Mais The Witch m’a convaincue qu’il leur rendait leur corps.

Ophélie

Bande-annonce officielle

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