Anne-Emmanuelle Berger, Le grand théâtre du genre

Le grand théâtre du genre

BERGER A.-E., Le grand théâtre du genre, Identités, Sexualités et Féminisme en « Amérique », Belin, Paris, 2013.

Le grand théâtre du genre d’Anne-Emmanuelle Berger naît de la chance de la chercheuse d’avoir vécu dans deux territoires géo-culturels différents, la France et les États-Unis d’Amérique, en des temps où ceux-ci accouchaient de pensées qui commencèrent à germer en l’autre. En effet, A.-E. Berger arrive à l’Université de Cornell en 1984 qu’elle qualifie de « de l’un des hauts lieux de ‘’la pensée française’’ (p.8)» et revient en France en 2007 à l’heure où les gender studies sont au centre des débats. La chercheuse y trouve un « voir double (p.10)» dont elle tente de tirer toute la puissance pour mettre en question plus que les sujets des différences de sexes, de(s) genre(s) et des sexualités mais surtout celui de l’échange dé-constructifs sur ces sujets dans les deux espaces géo-culturels précédemment cités. Attention cependant, elle ne prétend pas que seules ces deux aires ont donné des théories et des concepts sur ces sujets-là, mais elle met en questionnement cet échange, soulevant tantôt ses pièges (ceux de la langue en particulier) tantôt ses richesses.

Avant d’entrer dans le détail du livre, il me semble important de préciser le point de vue volontairement derridien qu’adopte A.-E. Berger : l’analyse sera oblique nous prévient la chercheuse. Mais l’oblique c’est également et déjà le queer, car rappelons l’étymologie du mot « queer » : il provient du bas allemand « quer » qui signifie « oblique », il garde d’ailleurs longtemps ce sens dans la langue anglaise et s’oppose aujourd’hui au straight (« droit »). Et cette analyse se consacrera essentiellement à deux autrices Gayle Rubin et Judith Butler.

Le grand théâtre du genre est la réunion de quatre essais qu’Anne Berger commença à écrire peu de temps après son retour en France. Le premier qui s’intitule « (D)Rôles de reines, le théâtre du genre en Amérique » s’articule principalement sur le croisement de la pensée française et des performance studies, de la sociologie de l’interaction, entre autres, se lançant ainsi dans une généalogie de ce que nous qualifiions très largement des études de genre et de sexualités. L’autrice reconstruit ainsi l’histoire de la théorie des genres comme performance, notamment en faisant le récit de l’évolution de l’œuvre de Judith Butler. Nous y (re)découvrons le débat, qu’il soit de Butler ou de ses critiques, qu’a lancé la parution de Gender Trouble. A.-E. Berger explique les paradoxes sur lesquels la théorie de Butler a butés et de quelles manières elle a tenté de les résoudre. Deux critiques me semblent devoir être mises en avant : la première met en évidence une formation de l’homosexualité d’après le modèle hétérosexuel bien qu’elle ait tenté de le déconstruire (p.63), et la seconde insiste sur le décalage entre théorie et réalité. A.-E. Berger fait de même avec les théories de Gayle Rubin et en profite pour réimaginer un dialogue que les deux grandes intellectuelles des questions de genre(s) et de sexualités avaient entamé. Cet essai permet de repenser les notions théâtrales qui ont envahis certaines théories pour leur redonner peut-être un nouvel élan, une nouvelle force.

Dans « Paradoxe de la visibilité », l’autrice met en avant que bien que c’est la French theory qui a grandement participé à la naissance des études sur le(s) genre(s) et les sexualités, il ne faut pas nier pour autant la réappropriation culturelle américaine de cette pensée, alors qu’à leur retour en France, elles n’ont que peu subi la critique française – un peu comme si l’échange s’arrêtait là. En ce sens, la chercheuse fait allusion aux politiques de visibilité. Les théories américaines sont par conséquent presque toujours importées telles quelles, peut-être au mépris des penseuses et des penseurs français.e.s des années 70. La réponse à ce paradoxe, si tant ait qu’il y en est une, elle la trouvera à travers une relecture derridienne de la question.

« La fin d’un idiome ou la différence sexuelle en traduction », troisième essai de cet ouvrage permet à la chercheuse de montrer la multitude d’acceptions que couvre le terme de « différence sexuelle ». À travers cinq autrices et auteurs, Freud, Cixous, Derrida, Rubin et Butler, elle prouve la nécessité de laisser en question les définitions de cette expression afin d’en faire ressortir toutes ses portées à la fois politiques, théoriques et littéraires.

Dans « Le legs de Roxane », dernier essai de cette oeuvre, l’autrice cherche à comprendre la façon dont nous sommes passé.e.s d’un féminisme des années 1970 à tendance marxiste à un postféminisme (le queer en fait partie) qui s’accommode justement de l’ère capitaliste. A.-E. Berger l’explique en résumant le propos de Nancy Fraiser « Le déplacement des luttes féministes du terrain ‘’social’’ vers le terrain ‘’culturel’’, les nouvelles formations et réclamations politiques de type ‘’identitaire’’, enfin, sinon l’absence, du moins la secondarisation d’une ‘’critique de l’économie politique’’ sont autant de signes, selon Fraser, d’un profond changement de paradigme politique. Elle décrit celui-ci comme un passage d’une ‘’politique de la redistribution’’, animée par un idéal de justice sociale pour toutes et tous, à une ‘’politique de la reconnaissance’’, mue par un idéal de légitimation culturelle de minorités opprimées et/ou stigmatisées. Le problème, selon Fraser, c’est que cette demande de reconnaissance culturelle s’accommode aisément de l’ordre économique contemporain et des effets du capitalisme mondialisé. (P.183)». La suite et fin de ce dernier essai tente de répondre à la question de l’infléchissement capitaliste de certaines pensées (post)féministes à travers l’un des sujets les plus clivants au sein des mouvements féministes et queers : la prostitution.

Avec cette série d’essais, Anne-Emmanuelle Berger nous fait partager son double regard du fait de sa double nationalité. En effet, elle se dit elle-même « française » et « américaine » ; à ce titre, Émil Michel Cioran nous rappelle que l’on n’habite pas un pays mais bien une langue, en l’occurence ici des langues. Ainsi, elle relie l’histoire des échanges des pensées, théories et critiques féministes et queers franco-anglo-américaines avec un regard derridien, oblique et voire queer. Pour ce faire, elle utilise trois fils conducteurs dans son recueil, la figure de la dragqueen (et plus largement le drag dans toutes ses acceptions), la pensée de Judith Butler et celle de Gayle Rubin. Anne-Emmanuelle Berger profite tout de même de cette œuvre pour nous inviter à penser à partir de plusieurs langues et de plusieurs lieux et c’est bien ce qui donne à ce livre sa particularité et surtout sa richesse.

Lysitratra

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